Chat

Cette histoire s’inspire de faits réels.

Il est con ce chat. Et aussi poilu qu’il est con. C’est dire comme il est con, vu ses longs poils gris, moches. On devine à peine ses pattes. Je ne vous parle même pas des yeux. Il doit avancer dans la vie à tâtons.
J’ai la phobie des bêtes. A l’exception des poissons rouges, immergés dans leur bocal. Je ne m’amuserais pas à les toucher.
J’ai une peur bleue des animaux. Avec eux, je ne fais pas bon ménage. En présence d’une bête, je me raidis et me mets à trembler, à sangloter. Je ne fais pas dans mes culottes, de peu.
C’est un petit handicap, je ne vous le fais pas dire.
Lors des voyages scolaires, je mets toujours en garde ma famille d’accueil. A l’arrivée, je crains de débarquer et de tomber sur un gros chien.
J’ai débarqué la veille, tard. En Finlande. Chez ma correspondante, sa mère et sa sœur. Et leur chat. Il est adorable, à l’unanimité. Je leur explique ma phobie. On me rassure. C’est un gentil chat affectueux. Un chat sans histoire. Il n’y aura pas de problème. J’aurais prévenu.
Ce matin, grasse matinée. Je récupère de mon périple de la veille. Il est onze heures. Toutes les trois sont parties au boulot, depuis belle lurette. Allez, je me lève.
Les yeux gonflés de sommeil, l’esprit léger, pas tout à fait remis de mon séjour dans les bras de Morphée, j‘ouvre la porte de la chambre d‘amis. Je fais un paaaAAAHHH ! Je sursaute de peur. La boule de chat est là, sur le palier. Je manque d’y mettre le pied dessus. D’un geste précipité, comme un réflexe de survie, je claque la porte avec violence pour me cloîtrer dedans la chambre. Là je suis réveillé pour de vrai.
Mon cœur tambourine, comme si je venais d’avoir vu Maïté en cache-sexe me détalant droit dessus. Ma respiration s’est coupée, puis emballée d’un coup. J’en ai les sangs tournés. Je halète. J’essaie de me contrôler, d‘être fort, mais je tremble. Allez, fight !
Je songe à la bête. J’ai dû la réveiller. Ce con de chat doit se demander ce qu’il se passe. Aurait-on lâché Maïté d’un avion pour bombarder la Finlande ? Non, la secousse eût été plus terrible, quand même.
Cinq minutes passent. Je récupère, tant bien que mal. Puis je rouvre la porte, lentement. Le chat n’est plus là. La maison est silencieuse. Sur la pointe des pieds et du courage plein les mains, je file à la cuisine, en laissant la porte de la chambre d’amis entrouverte – grave erreur.
Je transpire de concentration. Je me protège, comme un boxeur en plein combat. Prêt à lui décrocher un marron du droit si ce con me saute au visage. Et s’il me surprenait par derrière. Je jette un coup d’œil. Rien.
Je passe la grande entrée avec succès. J’arrive à la cuisine. Le con est là, au pied du frigidaire. A quatre mètres de moi. Presque souriant. Il ne m’en veut pas.
La famille a mis les petits plats dans les grands. Normal, elle accueille un Français. La table du petit-déjeuner est dressée. Tout y est. Je n’ai plus qu’à prendre place. Ce que je fais.
Et le con approche. Je me mords la lèvre inférieure. Je commence à trembler, me raidis. Il veut peut être faire connaissance. Je n’ai pas envie.
J’ai du mal à me contrôler. Il s’approche encore. Je ferme les yeux, tétanisé. Le con se frotte à mes mollets découverts – j’ai coutume de passer la nuit en pyjama short (ce détail n’aura pas d’incidence sur la suite de l’histoire).
Puis je craaaque. Il miaule. Je me lève. Il s’écarte. J’ai peur. Il miaule plus fort. Je monte sur la chaise. Pschiiit, va-t’en !
Il reste. J’insiste : pschiiit ! Ça ne marche pas. Maman ! Il me tient tête, fait le dos rond. Je crois que je vais pleurer. Mayday ! Mayday ! Mayday ! – à l’étranger, j’use toujours de signaux de détresse internationaux.
Dégage ! Il reste. Il miaule. Il s’approche. Je grimpe sur la table, fébrilement. Je perds mon sang froid, la raison. Et je crie l’unique mot finnois que je connaisse : tervetuloa ! tervetuloa ! (bienvenue ! bienvenue !). Il sourit, se paie ma gueule. J’ai dû mal prononcer.
Je décide de lui jeter une serviette de table au visage, pour en finir. Il esquive d’une rotation du cou et se barre en courant, miaulant, le poil hérissé. Ah, quel con ce chat !
Je descends de la table. J’ai marché dans la panière à pain. Des miettes ont collé à mon pied humide. Je transpire pas mal des pieds.
Je suis tétanisé, mais soulagé que la bête se soit sauvée.
Désormais à genou sur ma chaise, attentif au moindre petit bruit dans le silence de la demeure, j’avale un yaourt et une tasse de café en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Je ne veux pas mettre un pied à terre de peur qu’il me gnaque une cheville avec ses dents de con. Je guette.
J’amorce un retour vers mon territoire, ma base, la chambre d’amis. Il est où, ce con de chat ? La peur m’envahit à nouveau.
Je traverse en sens inverse le hall d’entrée qui dessert les chambres de la mère, de la sœur, et ma chambre. Les trois portes sont ouvertes. Je vous fiche mon billet qu’il s’est planqué dans ma pièce. Une chance sur trois. Je croise les doigts et pousse la porte derrière moi, persuadé qu’il n’ait pu être con au point de trouver refuge dans la chambre de son ennemi – deuxième grave erreur, ne jamais surestimer les capacités mentales de son adversaire.
Par mesure de sécurité, je saisis un balai qui traîne à côté de l’armoire. Et je soulève doucement la couette débordante pour voir sous mon lit – la seule cachette possible…
Un miaulement de chat qui a peur ! Miaaooouuuu ! Aaahhh ! Je hurle. Hystérique, je saute sur mon lit. Je hurle encore plus fort, comme si ma dernière heure était venue. Le matelas est mou. Je m’enfonce. Je saute. Je saute, et saute encore. Je dois l’écraser, ce con de chat.
Je me colle contre le mur. J’en appelle à Dieu, à Maman ! Help !
Le chat détalle de dessous le lit et se fracasse contre la porte fermée – je comprends alors qu’il a sans doute des problèmes de vue. La poignée est trop haute pour lui, il ne peut s’enfuir. Il se retourne. Me fixe dans le blanc de l‘œil, collé à la porte, le dos rond, le poil hérissé comme jamais. Et il miaule, miaule and miaule again… Je ne comprends rien à sa plainte, qui est peut-être une menace. Il miaule en finnois. Décidément, il est con ce chat !
Je suis hystérique. J’ai l’impression d’être dans un cauchemar, dans la cage aux lions, acteur d’un film d’horreur. D’un geste désespéré, j’essaie d’ouvrir la fenêtre. La seule issue possible pour qu’il prenne la fuite. Mais en Finlande, il y a deux fenêtres, pour lutter contre le froid. Et chacune à plusieurs verrous. Putain de Finlande !
Je me bats avec les fenêtres. Je n’arrive pas à l’ouvrir. Affolé, le chat retourne sous le lit. Puis il ressort de sa cachette, prend son élan et saute sur la vitre, la pensant ouverte – ses problèmes de vue se confirment, il devra aller consulter. Il s’écrase contre la vitre dans un bruit de fracas. Je manque d’y laisser une main. Son corps de chat accroche la lampe de chevet qui s’abîme par terre. Il retourne sous le lit. Il a échoué.
Et le silence s’installe. Comme un ultime répit avant le prochain assaut. Je suis rouge de chaleur et d’émotion. Et blanc, bouleversé.
On reprend nos esprits, chacun de son côté. Et dire qu’ils m’avaient dit que la bête était gentille tout plein. Ils sont aussi cons que leur chat ma parole…
Je reprends mon courage à deux mains. Je l’avais laissé tomber. Je prends des coussins, aussi. D’un bond, je saute vers la porte de la chambre. Je l’ouvre et me calfeutre derrière. Mes coussins me servent de bouclier.
Le chat comprend vite que je l’invite à dégager sur-le-champ. Il prend son élan et s’échappe de dessous le lit. Je claque la porte. Je suis sauvé ! Putain…
Décidément, les bêtes portent bien leur nom.
La sœur de ma correspondante me délivra finalement, un rictus au coin des lèvres, après trois heures d’attente dans ma chambre. Le con a vécu dehors durant le reste de mon séjour. On ne s’est jamais revu.