Pause café avec Énerico, Albanais de la Légion étrangère

Jamais je n’aurais imaginé rencontrer un légionnaire albanais en allant boire des cocktails « Chez Mauri7 », samedi soir. Et pourtant, j’y ai croisé Énerico : « Tu me poses toutes les questions que tu veux mais, mais tu ne me prends pas en photo » me prévient ce parachutiste de 45 ans, « c’est interdit par mon rang à l’armée ». Son français est bon, son accent albanais est marqué. Le rendez-vous est pris pour le lendemain, au « Zorba » de Belleville, son bar fétiche. Une coupe à la militaire, les cheveux noirs, le physique sec et quelques rides marquant son front : Énerico est engagé pour la France depuis six ans. La petite cicatrice qu’il arbore au sourcil droit, souvenir d’un attentat en Afghanistan, prévient que le bonhomme ne fait pas un job de pantouflard. Son altercation avec un innocent vendeur ambulant de fleurs, « C’est quoi ton problème ? J’en veux pas de tes roses », rappelle qu’il ne vaut mieux pas trop aller le titiller. Malgré tout, Énerico sait aussi se montrer charmant : « Alain Delon est mon modèle ».

Pourquoi Paris ?

Pour intégrer la Légion étrangère. En fait, j’étais déjà militaire en Albanie. À quinze ans je suis parti de ma petite ville, Vlora sur la côte adriaque, pour rentrer à l’académie militaire de Tirana, la capitale. On était encore sous le communiste,  j’étais payé 45 euros par mois. En 1991, au changement de régime, je suis donc parti une dizaine d’année en Grèce pour travailler dans le bâtiment, le seul job offert aux immigrés. La crise économique est ensuite venu compliquer la situation : plus de construction, plus de boulot, plus d’argent. C’est à ce moment-là que j’ai pensé à la Légion étrangère. Un ami d’enfance s’était déjà engagé. Je l’ai rejoint à Paris, prêt à servir la France. Je baragouinais déjà le Français, parce que c’était la seule langue étrangère qu’on pouvait apprendre sous la dictature. Bref, j’ai passé les épreuves pour être admis. Par exemple, j’ai dû survivre deux semaines dans une forêt, en plein hiver, équipé d’un simple couteau et d’un briquet. J’appartiens à un corps d’armée exigeant. Mais cela vaut le coup, tu débutes à 1.200 euros par mois. Si tu n’as peur de rien, comme moi, ton salaire grimpe vite. Maintenant, je peux dire que je gagne bien ma vie.

Paris au quotidien ?

J’étais déjà venu passer un mois en 1998, comme touriste. J’avais pu visiter tous les musées. C’est bizarre, mais j’aime vraiment les couleurs. Celles des Picasso surtout. Dès que j’ai du temps libre, je vais arpenter les couloirs du Musée d’Orsay. Je suis assez solitaire. Enfin… J’apprécie quand même la compagnie ! C’est pour cette raison que je vis à Belleville, parce que j’aime la mixité de ce quartier. Jamais on ne m’a dit : « Toi l’Albanais, tu dégages ». Pourtant, avant d’arriver, je pensais que le racisme était fort à Paris. Pareil pour l’armée : j’ai un bon ami serbe. On s’est sûrement mitraillés en 1992 pendant le siège de Sarajevo. Lui, ou l’un de ses frères, a massacré les Kossovars en 1999. Pourtant, le conflit n’existe plus. Avant on se tuait, maintenant, c’est normal d’être camarades.

Et après ?

Je vais rester dans la Légion étrangère pendant quatre ou cinq années encore. C’est vraiment un métier excitant. On peut être envoyé en mission n’importe où : on arrive avec  les hélicos, on lâche des bombes – boum boum boum et tout est fini. Avec l’âge, je chercherai quand même un poste plus reposant, mais toujours dans l’armée française. L’Albanie ne me manque pas vraiment, j’ai ma famille sur Skype tous les soirs. En revanche, ne plus vivre près de la mer est difficile pour moi. Je voudrais m’acheter un petit bateau et aller l’ancrer près de mon village natal pour les vacances. J’espère aussi trouver une femme, peut-être avoir une fille. C’est dur de tomber la bonne personne, surtout quand on est légionnaire.

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