LA REVEDERE / DO VIDENJA / AUREVOIR /// Cherche repreneur ///

Je suis très mauvaise pour dire aurevoir. C’est sûrement la raison pour laquelle j’ai mis du temps à poster ce billet.

Je ferme le Balkans Flexipass parce que je quitte Paris pour une assez longue période. Plusieurs mois. Le temps d’aller découvrir Copenhague et le reste de la Scandinavie. Ma vie change de décors et j’ai envie d’en profiter pour expérimenter autre chose sur le Web. J’ouvre début juillet un nouveau blog à l’univers très différent de celui-ci. L’auteure reste néanmoins toujours la même et je posterai un lien le moment venu pour ceux qui ont envie de me suivre (edit : vous pouvez aller le visiter ici).

Merci à la poignée d’huberlulus qui a apprécié passer du temps ici. Merci à toutes les personnes qui ont accepté de jouer le jeu de la pause-café (au cours desquelles je n’ai jamais commandé de café). Merci à ceux qui m’ont envoyé des mails pour raconter leurs aventures dans cette région, ou discuter de leur passion pour la culture tzigane. Parler des Balkans à Paris est une niche. J’ai même parfois entendu dire que je menais un projet farfelu. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas beaucoup à dire.

Il reste encore pleins de super personnes à rencontrer, d’histoires folles à écrire et des reportages géniaux a réaliser. Si quelqu’un désire reprendre le volant du Balkans Flexipass, j’en serai vraiment enchantée.

À bientôt,

Laurène.

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Alex Denes, le sultan bodybuildé du Moulin Rouge

Danseur roumain du Moulin Rouge

Alex Denes dans les loges du Moulin Rouge dix minutes avant de monter sur scène.

Le Moulin Rouge est un repère à touristes. La preuve : une amie Danoise a été envoyée là-bas par un magazine (Danois) pour faire un papier (touristique) sur l’institution. Lorsqu’elle m’a proposée d’être la +1 de son carton d’invitation, j’ai sauté sur l’occasion. Après tout, j’adore le tourisme. Surtout lorsque le champagne est à volonté. Encore plus, lorsque le chef de danse est Roumain.

Un GI’s débarqué à Paris à la fin de la seconde guerre mondiale, un pirate amouraché d’une prisonnière, ou un sultan qui virevolte au-dessus des têtes du public. En deux heures, Alex Denes est capable d’endosser beaucoup de rôles. Il a la carrure de l’emploi. Un mètre 86 de muscles. On dirait la version roumaine du prof de gym du sitcom «Les filles d’à côté»*. La formation de danse classique en plus.

«J’ai été formé à l’école de danse classique de Bucarest. Au moment de la transition, j’étais danseur dans la ligne du ballet de l’Opéra. Je gagnais une misère. Quelque chose comme 80 dollars par mois. Je travaillais toute la journée dans une salle à 10 degrés», se rappelle Alex. Comment cet artiste de 35 ans est-il passé de l’univers de la danse classique sous Ceaușescu, à la scène du cabaret le plus populaire de France ?

«Un jour, j’ai eu envie de mieux gagner ma vie. J’en avais marre d’habiter chez mes parents parce que je ne pouvais pas me payer moi-même un loyer. Un ami travaillait au casino Victoria de Bucarest pour une compagnie de cabaret. Il ne jouait que deux heures le soir et réussissait à gagner 250 dollars tous les mois», poursuit le danseur. La décision est vite prise. Alex s’intègre dans les rangs des danseurs du cabaret. Il s’envole ensuite pour une tournée en Allemagne. Là-bas, il se fait recruter par une autre troupe. Il est envoyé en Corée-du-Sud pendant une année. À son retour, la magie du réseau continue de fonctionner. On le prévient que le Moulin Rouge recrute. Il débarque donc à Paris pour passer son audition. Son entrechat, ses muscles et sa gentillesse plaisent. Il est engagé. «Dans le milieu du cabaret, c’est un endroit où tu n’imagines pas rentrer, même en rêve, confie le chef de danse. J’ai eu de la chance.» Surtout que cette fois-ci, Alex touche le gros lot : la fiche de paie d’un danseur du Moulin Rouge débute à 2500 euros. 

alex denes danseur roumain moulin rouge

Alex se repoudre devant des photos souvenirs où il pose en compagnie de ses collègues du Moulin Rouge

Depuis dix ans, Alex danse deux fois par soir, six jours sur sept. L’enchaînement entre les costumes  de militaires et les acrobaties aériennes est sans fin. Tant mieux, Alex ne se sent pas épuisé. «Je veux finir ma carrière ici.» Au Moulin Rouge, il semble avoir trouvé une nouvelle fratrie : ses 80 collègues. Une femme aussi. «Il y a trois danseuses principales. Une blonde, une brune et une rousse. Ma femme est la brune.» Les amoureux habitent ensemble près de la Butte Montmartre. Le peu de temps libre dont ils disposent, ils le passent à arpenter les rues de la capitale en Vespa. Une vie de carte postale.

*La comparaison se limite bien évidemment à l’aspect physique.

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Voyage au Kosovo depuis le Starbucks de Montparnasse

Prizren, ville musulmane du sud Kossovo. Celle où a grandit Fatmir, 28 ans, expatrié à Paris depuis cinq ans.

Prizren, ville musulmane du sud Kossovo. Celle où a grandit Fatmir, 28 ans, expatrié à Paris depuis cinq ans.

Une petite heure de face-à-face au Starbucks de la gare Montparnasse. Le lieu et la durée n’étaient pas vraiment idéal, mais c’est tout ce que Fatmir a pu m’accorder avant de partir travailler dans un hôtel du quartier. Trop peu de temps pour tout ce qu’il aurait pu me raconter. Mais déjà assez pour faire une pause-café sur ce blog. Originaire de Prizren au Kosovo (qui culmine désormais tout en haut du top de mes prochaines destinations de voyage), cet immigré de 28 ans est arrivé à Paris il y a cinq ans. Sans permis de travail jusqu’à il y a un an et demi, il s’est quand même toujours débrouillé pour ne jamais être au chômage. Une entaille aux clichés sur les immigrés profiteurs de notre système de protection sociale ? Cette remarque n’est pas de moi: c’est le ton de la première blague que m’a sortie Fatmir… L’actualité Française s’est ensuite éclipsée au profit de celle du Kosovo : toujours trouble. Les quatre années de l’indépendance du pays ont été célébrées le 17 février. Fatmir n’a pas eu l’air super enthousiaste quand j’ai abordé ce point. « On a vraiment rien au Kosovo, tout est privatisé. Au moins, en Ex-Yougo, on était ensemble et on pouvait s’aider. » Un point à détailler plus en profondeur dans un autre post.

Pourquoi Paris ?

La première fois que j’ai vécu en France, j’avais sept ans. On était en 1990, j’avais encore un passeport Yougoslave. Mon père était dans la bâtiment, comme tous les Yougo immigrés. La nuit, il faisait aussi videur dans une boîte. Il est très grand mon père, il fait au moins deux mètres. Ma mère ne travaillait pas, ce n’est pas commun d’être une femme active chez nous. On est dans un système encore…. un peu… voilà…. Je ne me rappelle plus très bien pourquoi nous sommes partis du Kosovo. J’ai une tante qui vit ici depuis plus de 40 ans, elle avait dû nous proposer de la rejoindre pour voir si on s’y plaisait. Moi, j’étais plutôt bien. Quand t’es petit, tu t’adaptes vite. J’allais à l’école dans une classe de CP, j’avais des Kinder pleins les poches, c’était trop « it ». Au bout de deux années, on est retournés à Prizren. Le problème, c’est qu’avec la guerre de 1999, la situation n’était plus vivable au Kosovo. Il n’y avait plus de loi, pas d’hôpital, et surtout aucun avenir. Je suis donc allée un peu en Turquie, puis en Grèce. La crise a tout chamboulé là-bas et j’ai donc décidé de retourner à Paris. On était en 2007. J’ai commencé à travailler dans le bâtiment, et puis maintenant, je suis dans l’hôtellerie. J’ai un CDI.

"Va prendre une photo de moi sur Facebook. J'étais plus jeune. Maintenant, je ne me trouve plus photogénique." Ceci explique pourquoi Fatmir n'a aucune tasse Starbucks en face de lui, et surtout, qu'il pause face à un paysage enneigé..

"Va prendre une photo de moi sur Facebook. J'étais plus jeune. Maintenant, je ne me trouve plus photogénique." Ceci explique pourquoi Fatmir n'a aucune tasse Starbucks en face de lui, et surtout, qu'il pause face à un paysage enneigé.

Paris au quotidien ?

Je cumule trois boulots en même temps. Le principal est dans un hôtel de Montparnasse. J’ai d’ailleurs rencontré ma copine là-bas. Sauf qu’elle n’y était que pour un job d’été. Elle est étudiante le reste de l’année. Moi, la dernière fois que je suis allé à l’école, c’était une fois la guerre finie. Les États-Unis nous avaient installé une sorte d’université, via l’International Rescue Community. Pendant un an et demi, j’ai eu des cours de musique, j’ai appris l’anglais, on m’a aussi formé à être barman. Maintenant, je vis ici. J’ai compris que si t’es sérieux, tu as toujours du travail. Tout le monde m’appelle, je n’ai jamais été au chômage. Combien d’heures je travaille ? Je préfère ne pas dire, pour pas trop complexer les jeunes. Je sais que j’ai de la chance grâce à mon CDI. Je suis en sécurité. J’ai la sécurité sociale, comme toi, comme tous les Français. C’est aussi plus facile de faire passer mon dossier à la Direction Générale du Travail. Tous les trois mois, quand t’es étranger, tu dois aller faire ta demande pour renouveler ton permis de travail. Maintenant que j’ai le CDI, je suis assuré d’être renouvelé.

 Et après ?

 Si ça continue comme ça, je veux bien rester en France. Par contre, je n’ai pas l’intention de demander la nationalité. Dans mon cœur, je reste vraiment Kosovar. Et puis, le système des permis de travail me convient plutôt. J’ai ça depuis un an et demi, c’est suffisant. J’ai aussi pleins de petits projets en tête. En fait, si je travaille autant, c’est pour mettre de côté. J’aimerais bien créer un petit resto Yougo.

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Le cirque Romanès : terre de paix pour tziganes et gadjé

Alexandre Romanès (avec le chapeau) et ses musiciens

Ce n’est pas parce que l’air est désormais glacial qu’il faut se résoudre à passer ses dimanches après-midi collé au chauffage. Pour qu’un peu vous ayez le courage de prendre le métro, le cirque  Romanès propose des représentations de numéros tziganes, tous intimistes, joyeux et revigorants pour le moral. Suivez-moi, j’ai rencontré le proprio. Un certain Alexandre Romanès.

Quitter la neige pour l’exotisme. Rire du bouc prostré à l’entrée du chapiteau. Finir par lui caresser le museau. Avancer un peu. Se faufiler entre l’accordéoniste, puis le contrebassiste. Esquisser une mimique gênée à la chanteuse, la femme du patron. Passer sous le funambule en plein numéro. Quatre marches plus tard, être enfin assise. Le spectacle a déjà commencé, mais c’est pas grave. J’ai déjà eu le temps d’être happée par l’ambiance. En contrebas, un nouveau numéro vient de démarrer. Une jeune femme grimpe sur un tissu pendu dans les airs. Ses longs cheveux noirs ondulent au rythme de ses acrobaties. Ses habits de lumières laissent entrevoir un corps parfaitement musclé, maître absolu du numéro. Je suis fascinée par autant de beauté. Son exercice est pourtant risqué. Quand elle chute sur trois mètres, je retiens mon souffle. Les mains sur la bouche et les yeux écarquillés. Quand elle décide de stopper sa descente pour faire une arabesque, le sourire reprend mon visage. Mes mains se mettent à clapoter aussi fort que possible.

Un analphabète devenu poète

Bienvenue au cirque Romanès. Le cirque Tzigane niché sur un petit terrain-vague de la porte de Champerret, près du périphérique parisien. Quelques caravanes et un chapiteau rouge : une institution de la culture gypsie en France depuis une vingtaine d’années. Alexandre Romanès en est le fondateur. Plus ou moins la soixantaine, « les dates n’ont pas d’importance », c’est un ancien acrobate échappé du cirque familial par désir d’aventures. « Chez mes parents, au cirque Bouglione, c’était devenu une usine. » À 25 ans, il jongle sur le terre-plein du boulevard Rochechouart. Un inconnu s’arrête et lui lance : « Allons boire un verre ! ». Il s’agit de Jean Genet. « Quelqu’un de très attachant, avec une forte personnalité », témoigne le gitan. Une amitié vient de naître. Comme l’écrivain, Alexandre Romanès est un petit voyou. La prison il fréquente un peu, quasiment dans tous les pays qu’il traverse. La castagne ne lui fait pas peur, cela l’amuse. Il n’en reste pas moins sensible. Il apprend ainsi à lire et écrire à cette époque : « une amoureuse a eu la gentillesse de m’éduquer », glisse-t-il.

D’analphabète, Alexandre Romanès s’est mué en poète. Il vient de publier son troisième ouvrage chez Gallimard.  Un peuple de promeneurs  reprend 242 histoires tziganes, souvent des proverbes, surtout des anecdotes. Réflexions sur le nomadisme, mémoires de vieilles gitanes,  quelques paroles d’alcooliques. Et puis, beaucoup de références à ses cinq filles, à son père et à Délia, sa femme. La famille, c’est sacré. Il tient à son hérédité : « On a pu remonter 200 ans en arrière. On était des montreurs d’ours jusqu’à la Première guerre mondiale », réplique-t-il de sa voix enorgueillie.

Un cirque menacé de fermeture

Le monde d’Alexandre Romanès n’est pas commun. Il se compose d’ours, d’acrobaties, d’alcool – de beaucoup d’alcool – et puis de belles femmes. Le monsieur a aussi son propre code de la justice. Pas forcément celui de tout le monde. « Quand quelqu’un présente une façade impeccable, c’est qu’il ne l’est pas », écrit-il dans son bouquin. Un exemple ? Les contrôleurs du travail : « Ils sont venus un jour, en septembre 2010. Ils nous ont retiré tous nos contrats. Quinze jours plus tard, ils étaient de retour pour nous demander pourquoi personne n’avait de contrat. J’avais continué à jouer, je ne pouvais pas arrêter les spectacles. Maintenant, on va passer devant le tribunal, dans trois ou quatre mois. »

La survie du cirque est en jeu. L’existence de cet espace de communion entre tziganes et spectateurs  est surtout mis à mal par la paperasse administrative. Petit couac imbriqué dans un problème plus grand ? Celui du climat délétère envers les Tziganes de France. Depuis le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy de juillet 2010, le patron du cirque s’est mué en véritable porte-parole de sa communauté. Sa gouaille et son charisme plaisent… et dérangent. L’ancien acrobate ne se résume toujours pas à rentrer dans le moule chimérique de la bienséance. Respecter son identité, c’est sa lutte. C’est ainsi que le cirque continue de tourner, tel un hymne au nomadisme. « On devrait avoir deux vies, l’une pour apprendre, l’autre pour vivre », écrit-il. Alexandre Romanès fait le pari d’avoir tout en même temps.

Cirque Tzigane Romanès – 42 boulevard de Reims, Paris 17e, métro Porte de Champerret. Mardi – dimanche : 16h et 20h30. Entre 10 et 20 euros.

Retrouvez cet article sur La Parisienne, le blog sur l’actu de Paris de Cafebabel

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Roxana : Rom, collégienne et parisienne

© Thierry LEFEBURE / Jeunes enfants en banlieue parisienne (2003)

Un copain de l’école, Félix, m’avait parlé d’un village d’insertion pour Roms à Orly. On s’y était rendu début novembre. Je me rappelle avoir mangé des grillades à la mayonnaise sur le site, c’était assez dépaysant pour un simple samedi. Cela remonte un peu, mais je regrettais de n’avoir jamais utilisé mes notes sur la journée. Surtout que j’avais passé la majeure partie du temps en compagnie de Roxana*, une adolescente de 13 ans immigrée en France avec sa mère et ses petits frères. Elle semblait être un peu seule dans ce camps où elle était l’unique adolescente de son âge. Sa sœur lui manquait, elle était restée à Craoiva en Roumanie parce que son passeport avait été perdu peu après sa naissance (elle n’a pas pu m’expliquer pourquoi sa sœur n’en a jamais fait refaire un autre).Cette ville est connue pour son fort taux de population Rom, qui est souvent citée en exemple dans les débats politiquYes pour illustrer la « question Rom ».
Roxana ne m’a pas caché qu’elle était aussi un peu la caïd de son collège. Établissement qu’elle ne doit pas beaucoup fréquenter vu qu’elle m’a avouée passer la plupart de son temps au Louvre. « Au Louvre ? », m’étais-je exclamée avec entrain, persuadée qu’elle avait un hobby pour la peinture. « Non, je retrouve seulement mes amis dans ce quartier » rectifia-t-elle. Des le lendemain, sur le chemin du CFJ, je réalisais que la zone du Louvre était peuplée par plusieurs bandes de jeunes Roumains, mi-pickpockets, mi-vagabonds. Je ne l’ai jamais reconnue parmi ces gamins. Peut-être l’ai-je quand même croisée. Comme pour la plupart des gens, les visages de ces enfants zonards s’enchaînent et se confondent. La pause-café du jour est donc particulière, elle se compose des notes issues de ma rencontre avec Roxana.

Pourquoi Paris ?

J’ai rejoins ma mère. Elle vivait ici depuis déjà huit mois. Elle fait la manche avec mon petit frère la plupart du temps. On habitait dans un autre campement avant (ndrl : un bidonville). Le collectif (ndrl : lié à RomEurope) est venue nous trouver pour nous proposer de construire nos logements nous-même. En attendant que les chalets soient finis, j’habite dans un petit cabanon en bois.

Paris au quotidien?

Je suis en classe de 4e au collège. Il y a toutes les langues dans ma classe : des Français, des Arabes, des Africains. J’adore aussi aller à Disney. J’y suis très souvent avec mes amis. Presque tous les jours en fait parce que j’ai une technique pour rentrer sans payer. Le problème, c’est que je me fais souvent attraper par les keufs et qu’après je dois aller au commissariat. J’y suis restée cinq heures la dernière fois parce que j’avais pas mes papiers avec moi. Je rigole bien avec eux. Je leur mets des petits coups avec mes pieds et eux ils ne peuvent rien me faire. Maintenant, il faut que j’aille au tribunal à cause de tout ça. En plus, une éducatrice doit venir me voir.

Et après?

Je veux encore attendre avant de me marier. Je suis trop jeune pour me soucier du ménage, de la cuisine et des choses comme ça. Je veux rester libre. Une chose est certaine, je vais rentrer en Roumanie. Ma soeur y est restée. Elle ne peut pas venir parce qu’elle a perdu ses papiers. Elle me manque beaucoup.

le prénom a été volontairement modifié pour respecter son anonymat

Illustration : Thierry LEFEBURE

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Lucas, 23 ans, étudiant greco-géorgien en cinéma

Ami d’une amie, Lucas ne colle pas vraiment au prototype de l’invité du blog (si prototype il y a). Né en Géorgie au sein de l’intelligentsia communiste, immigré en Grèce dès 1992, scolarisé dans une école anglaise d’Athènes, et désormais parisien : ce jeune homme de 23 ans préfère se définir  comme un métissage culturel vivant, plutôt que de se résigner à se cacher du côté – ou de l’autre – d’une frontière nationale. C’est évidemment ce qui rend son personnage intéressant. Sourire en coin, presque fier de sa trouvaille, il me demande de noter la phrase qui suit : « Je pense que je pense en anglais ». La langue internationale. Chose faite. J’ai retrouvé Lucas au Reflet, un bar près de la Sorbonne, où il étudie le cinéma. Une main gauche qui, sans arrêt, fait virevolter un Komboloi, une main droite qui feuillette de temps en temps un petit carnet de bord en cuir, Lucas explique que quand il n’est pas en cours, il fait aussi de la musique, danse et réalise des vidéos. Bref, sur le passeport, il est Géorgien, mais je lui octroie tout de même d’office son billet de train pour le BalkansFlexipass.

Pourquoi Paris ?

À 18 ans, je venais de finir le lycée et j’étais fou amoureux d’une parisienne. L’histoire n’a pas duré mais j’ai quand même décidé de rester ici. Je voulais faire du cinéma, l’EICAR était dans mes moyens, plus que les écoles de Londres qui coûtent le double. Je me suis donc envolé vers la France. J’ai appris la langue en un mois, grâce aux cours intensifs de la Sorbonne, mais à l’école j’étais quand même en cours avec les élèves de la section internationale. Une fois diplômé, une autre fille est entrée dans ma vie. Je suis donc resté à Paris, où je me suis inscrit en master d’études cinématographiques à la Sorbonne.

Paris au quotidien ?

C’est une ville exotique pour moi. Très différente de la Grèce. Je pense aux choses évidentes comme la culture, l’architecture, mais aussi à la liberté d’esprit qui émane de cet endroit. Comme je n’ai pas beaucoup d’heures de cours, j’ai du temps libre pour aller au cinéma (surtout ceux du quartier latin) et beaucoup voir mes amis. J’ai d’ailleurs rencontré nombre de mes copains parisiens à Patmos, en Grèce, la petite île où je me rend tous les étés en vacances. La Grèce n’est jamais vraiment très éloignée de mon quotidien, j’y retourne trois à quatre fois par an. C’est ma province à moi, je peux y faire un saut en quelques heures seulement.

Et après ?

Je veux vraiment aller vivre à Londres. Ma sœur y habite déjà et j’adore vraiment cette ville. Pourtant, dans l’immédiat je compte rester ici : la France est un pays propice à la production cinématographique. Je souhaite quand même élargir mon domaine de compétence. C’est pourquoi, je cherche un stage à la télévision (ndrl : les chaînes intellos). J’ai aussi un projet de documentaire en Éthiopie. Rien n’est sûr. Sauf à court terme, j’ai en tête de réaliser une vidéo de danse expérimentale. Tout cela peut paraître flou, soyons donc clair : dans l’absolu, je désire laisser quelque chose sur terre, une poignée d’oeuvres.

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L’épicerie Baï Ganio : le little Sofia de Paris

Trottoirs défoncés, échafaudages barrant le trajet, et piliers de bar prenant leur pause clope pile au milieu de la route. Atteindre la seule épicerie bulgare de Paris relève un tantinet de l’épopée. Le Baï Ganio se niche dans le quartier populaire de Strasbourg Saint-Denis. Façade discrète pour cette petite échoppe d’un genre particulier. Il s’agit d’un véritable îlot de culture slave concentré en une vingtaine de mètres carrées.

La porte entrouverte, et déjà, tous les sens sont happés : les clients commandent en Bulgare ; journaux et emballages alimentaires sont couverts de caractères cyrilliques. Et en prime : une odeur de chou empeste le lieu. Inaugurée il y a quatre ans, la boutique tourne depuis à plein régime : elle est unique dans la capitale. La plupart des clients sont des Bulgares venus faire escale pour se ravitailler en saucisson, kashkaval (fromage) ou vins du pays. Le lieu n’est cependant pas une épicerie fine. Il s’agit plutôt d’une fidèle reproduction des supermarchés disséminés partout en Europe de l’Est. L’étalage des sachets de sauces déshydratées Maggi – colorés mais pas très chics – en attestent. Le magasin sert dans la consommation alimentaire courante.

Mais au fait, qu’est que cela signifie « Baï Ganio » ? C’est le personnage du nouveau riche Bulgare, imaginé au 19e siècle par l’écrivain Aleko Konstantinov. Aujourd’hui, l’expression renvoie à une caricature péjorative de l’habitant des Balkans : violent, limite escroc mais toujours résistant. Pour Emil, le patron de la supérette, c’est surtout un clin d’oeil à son exil. « J’ai quitté la Bulgarie en 2001 pour gagner plus d’argent et faire vivre ma famille à distance. Je pensais partir pour Madrid, sauf qu’au bout de trois jours de bus, je n’en pouvais plus. J’avais mal au dos, j’étais épuisé. C’est comme ça que j’ai atterri à l’improviste à Paris », se souvient l’épicier. Le hasard fait bien les choses : « En débarquant, j’ai eu comme un déjà-vu. L’impression d’avoir toujours habité ici ».

Une fois l’argent nécessaire économisé et ses papiers en règle , il lance son commerce. Qu’importe les Unes de journaux de l’époque présageant la crise financière, Emil se montre pragmatique : « jamais les gens n’arrêteront de se nourrir ». Depuis, toute sa famille réside à Paris. Bien guidé, le Baï Ganio.

Informations :
Baï Ganio : 10 rue des Petites Écuries, Paris (10) / Ouvert 7j/7 de 11h à 21h (22h en week-end).

Photos : 1rosebulgare

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Pause café avec Énerico, Albanais de la Légion étrangère

Jamais je n’aurais imaginé rencontrer un légionnaire albanais en allant boire des cocktails « Chez Mauri7 », samedi soir. Et pourtant, j’y ai croisé Énerico : « Tu me poses toutes les questions que tu veux mais, mais tu ne me prends pas en photo » me prévient ce parachutiste de 45 ans, « c’est interdit par mon rang à l’armée ». Son français est bon, son accent albanais est marqué. Le rendez-vous est pris pour le lendemain, au « Zorba » de Belleville, son bar fétiche. Une coupe à la militaire, les cheveux noirs, le physique sec et quelques rides marquant son front : Énerico est engagé pour la France depuis six ans. La petite cicatrice qu’il arbore au sourcil droit, souvenir d’un attentat en Afghanistan, prévient que le bonhomme ne fait pas un job de pantouflard. Son altercation avec un innocent vendeur ambulant de fleurs, « C’est quoi ton problème ? J’en veux pas de tes roses », rappelle qu’il ne vaut mieux pas trop aller le titiller. Malgré tout, Énerico sait aussi se montrer charmant : « Alain Delon est mon modèle ».

Pourquoi Paris ?

Pour intégrer la Légion étrangère. En fait, j’étais déjà militaire en Albanie. À quinze ans je suis parti de ma petite ville, Vlora sur la côte adriaque, pour rentrer à l’académie militaire de Tirana, la capitale. On était encore sous le communiste,  j’étais payé 45 euros par mois. En 1991, au changement de régime, je suis donc parti une dizaine d’année en Grèce pour travailler dans le bâtiment, le seul job offert aux immigrés. La crise économique est ensuite venu compliquer la situation : plus de construction, plus de boulot, plus d’argent. C’est à ce moment-là que j’ai pensé à la Légion étrangère. Un ami d’enfance s’était déjà engagé. Je l’ai rejoint à Paris, prêt à servir la France. Je baragouinais déjà le Français, parce que c’était la seule langue étrangère qu’on pouvait apprendre sous la dictature. Bref, j’ai passé les épreuves pour être admis. Par exemple, j’ai dû survivre deux semaines dans une forêt, en plein hiver, équipé d’un simple couteau et d’un briquet. J’appartiens à un corps d’armée exigeant. Mais cela vaut le coup, tu débutes à 1.200 euros par mois. Si tu n’as peur de rien, comme moi, ton salaire grimpe vite. Maintenant, je peux dire que je gagne bien ma vie.

Paris au quotidien ?

J’étais déjà venu passer un mois en 1998, comme touriste. J’avais pu visiter tous les musées. C’est bizarre, mais j’aime vraiment les couleurs. Celles des Picasso surtout. Dès que j’ai du temps libre, je vais arpenter les couloirs du Musée d’Orsay. Je suis assez solitaire. Enfin… J’apprécie quand même la compagnie ! C’est pour cette raison que je vis à Belleville, parce que j’aime la mixité de ce quartier. Jamais on ne m’a dit : « Toi l’Albanais, tu dégages ». Pourtant, avant d’arriver, je pensais que le racisme était fort à Paris. Pareil pour l’armée : j’ai un bon ami serbe. On s’est sûrement mitraillés en 1992 pendant le siège de Sarajevo. Lui, ou l’un de ses frères, a massacré les Kossovars en 1999. Pourtant, le conflit n’existe plus. Avant on se tuait, maintenant, c’est normal d’être camarades.

Et après ?

Je vais rester dans la Légion étrangère pendant quatre ou cinq années encore. C’est vraiment un métier excitant. On peut être envoyé en mission n’importe où : on arrive avec  les hélicos, on lâche des bombes – boum boum boum et tout est fini. Avec l’âge, je chercherai quand même un poste plus reposant, mais toujours dans l’armée française. L’Albanie ne me manque pas vraiment, j’ai ma famille sur Skype tous les soirs. En revanche, ne plus vivre près de la mer est difficile pour moi. Je voudrais m’acheter un petit bateau et aller l’ancrer près de mon village natal pour les vacances. J’espère aussi trouver une femme, peut-être avoir une fille. C’est dur de tomber la bonne personne, surtout quand on est légionnaire.

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Pause café avec Sergiu, étudiant roumain de la Sorbonne

 Samedi après-midi. Le marais. Bavardages avec Sergiu. On était voisins de bureau à la fac de Bucarest. J’aimais bien ses lunettes rectangulaires. Lui devait bien aimer mon accent bordelais puisqu’il est venu y faire son Érasmus. Depuis trois mois, il habite à Paris. Il étudie un obscur domaine des sciences politiques : les relations entre la Roumanie et l’Afrique Subsaharienne. Il est aussi supposé m’aider à parler roumain. La tâche est ardue.

Pourquoi Paris ?

Pour y étudier l’Afrique Subsaharienne ! Je prépare une thèse sur les relations entre Ceaușescu et les pays africains. Les grands centres de recherches européens sur ce domaine sont à Paris. J’aurais pu aller aussi aux États-Unis, mais c’est beaucoup plus cher. Je n’ai pas voulu faire de demande de bourse, car il fallait promettre aux organismes de revenir en Roumanie à la fin de mes études. Ce n’est pas mon objectif.

Paris au quotidien ?

Avant d’emménager, j’avais l’idée de la ville des années 50 : Saint-Germain des Près, les intellos et tout ça. J’habite rive gauche, pourtant je suis pas mal désenchanté. Pas résigné pour autant, je veux arpenter toutes les rues pour découvrir de nouveaux quartiers. Ce que j’aime? L’atmosphère qui me donne envie de suivre tout pleins d’événements culturels. Déçu ou pas, Bucarest est toujours pire.

Et après ?

Je veux faire ma thèse ici. Je vais peut-être déposer des dossier pour entrer à l’École des hautes études en Sciences sociales ou à Sciences-Po. Je n’avais pas pensé aux Grandes écoles avant de m’expatrier. L’aura de la Sorbonne me faisait rêver. J’en suis revenu… Une chose est sûre, je veux faire mon doctorat ici. Pour s’intégrer au milieu universitaire, il vaut mieux écrire en français qu’en roumain. Si j’ai la chance de trouver un poste d’enseignant-chercheur, je resterai. Sinon, j’irai ailleurs. J’aimais ma vie en Roumanie mais elle ne me manque pas. Là-bas, plus t’es spécialisé et moins tu trouves de travail. C’est absurde.

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