Adnene Hajji, le Che Guevara du Phosphate

Written by on 20 mars 2012 in Non classé, Travail sans frontières - No comments

Entretien avec Adnene Hajji, le leader historique du mouvement social à Redeyef, au cœur du bassin minier du phosphate.

Adnene Hajji harangue une foule grave et attentive, sous le soleil cuisant de Redeyef. Cette petite ville du bassin minier est le berceau de la révolte de 2008 qui a fait trois morts et plusieurs dizaines de blessés. Adnene Hajji a lui-même payé de deux ans de prison son engagement politique et syndical. Un an après la chute de l’ancien régime, la région productrice du phosphate tunisien est toujours en proie à une grave crise sociale.

Le leader local de l’UGTT, le syndicat historique, est encore parfois menacé de mort par les partisans des islamistes d’Ennahdha. Il préfère en sourire. Son visage creusé par la fatigue, sa présence et sa voix de basse imposent un respect immédiat. Ses mots sont nets, sa pensée claire, son analyse radicale.

« Qu’est-ce qui a changé pour vous depuis le 14 Janvier ?

L’absence de l’Etat ! Et on peut dire que, sans la police, c’est bien mieux… Mais sinon, rien n’a vraiment changé. Les problèmes ne font que s’accumuler dans le bassin minier. Je crois que la situation s’aggrave. La chose la plus importante, depuis le 14 Janvier, c’est la liberté d’expression, mais je crois que ce n’est pas parti pour durer très longtemps.

Adnene Hajji, leader de l’UGTT à Redeyef. (photo CFJ / V.V.)

« Ennahdha organise une véritable contre-révolution »

Peut-on parler d’une révolution selon vous ?

Je suis en train de réviser mon jugement sur cette notion en Tunisie. Ce qu’il y a eu, à mon avis, c’est un mouvement social contre le système Ben Ali. Si vous voulez, un mouvement social, c’est un peuple qui se révolte pour ses droits sociaux, alors qu’une révolution, c’est l’assainissement à 100% du régime politique. Et puis, Ennahdha profite de sa victoire aux dernières élections et organise une véritable contre-révolution. C’est très inquiétant. Heureusement qu’ils ne sont au pouvoir que pour dix-huit mois !

Que faudrait-il pour assainir la situation ?

La plupart des membres d’Ennahdha sont d’anciens membres du RCD [l'ex-parti au pouvoir, ndlr], et je ne parle pas de simples sympathisants. Bien sûr, il faudrait un procès. Et ce n’est pas Ennahdha qui peut le faire.

Pourquoi Ennahdha a-t-il réalisé un tel score dans le bassin minier, zone historiquement politisée à gauche et moteur du conflit social ?

Les partis de la gauche sont très faibles politiquement. Ils n’ont pas pu travailler car ils sont divisés. Ils ont été écrasés par le système Ben Ali et contraints de travailler dans la clandestinité. Ils en sont à leurs débuts politiques. Le peuple n’a pas une vision claire des idées que la gauche défend. Mais aujourd’hui, il commence à comprendre l’imposture. Ennahdha s’est servi du renouveau religieux pour lutter contre la gauche, elle est tombée dans le piège. Elle est entrée dans les débats sur le hijab, le niqab, la polygamie. Ce ne sont pas les vrais problèmes, qui sont d’abord économiques et sociaux. Ici le chômage est dramatique. Alors savoir si tu fais le ramadan ou non, si tu portes le hijab ou non, à quoi ça sert ? Et ces problèmes, qui est-ce que ça concerne ? Une minorité.

Quelle est la situation politique actuelle dans le bassin minier ?

Nous avions convenu d’une négociation entre la CPG, le gouvernement et le syndicat. Le problème est simple. Notre première revendication, c’est que la CPG embauche en priorité les fils des mineurs qui sont devenus invalides à la suite d’un accident. Après avoir reporté plusieurs rendez-vous, le ministre des Affaires sociales a finalement décidé d’annuler les négociations. Alors, nous repartons en guerre contre ce gouvernement qui ne veut rien entendre.

Ce conflit est-il parti pour durer ?

Oui, pour durer quelques temps. Ennahdha tente par tous les moyens de se présenter comme la seule force de proposition sociale et politique. Les ministres nahdhaouis bloquent toute négociation parce qu’ils veulent que tout passe par eux. Mais si ce gouvernement veut la paix, la seule solution est de nous accorder les droits que nous revendiquons. Nous atteindrons notre but par la lutte.

« Viendra un jour ou la terre ne donnera plus de phosphates »

Qu’attendez-vous de la CPG sur le plan social ?

Le développement économique et social du bassin n’est pas une revendication, c’est un but à atteindre. Viendra un jour ou la terre ne donnera plus de phosphates… Que feront les gens qui vivent ici quand les sols seront épuisés ? Si nous ne faisons rien, cette région n’a aucun avenir. Il faut penser à l’après-phosphate et développer les infrastructures, l’agriculture. Pour l’instant, la CPG est la seule qui en ait les moyens. Le bénéfice de la CPG est six fois supérieur au coût réel de la production. Et quand elle le veut, elle peut dépenser beaucoup. En 2008, elle a financé la police du bassin minier, celle qui nous a emprisonnés, battus, torturés. Actuellement, elle dépense 9 millions de dinars [4,5 millions d'euros, ndlr] par an pour des heures supplémentaires imaginaires. Autant d’argent qui pourrait servir à créer des emplois.

Qu’entendez-vous par développement ?

Deux choses. D’abord, le marché du phosphate est énorme. Il faut donc investir dans les sites du bassin minier pour produire plus, ce qui va créer des emplois de main-d’œuvre. Pour les infrastructures, auparavant la CPG avait un vrai rôle d’intervention sociale. Elle finançait des cinémas, vendait des denrées alimentaires aux mineurs, intervenait dans le secteur sanitaire. Tout cela est fini. Ce que nous demandons maintenant c’est que la CPG réserve une certaine somme d’argent, à discuter, pour investir dans les fournitures des écoles et des hôpitaux. C’est une répartition juste des richesses produites dans le bassin minier que nous demandons. »

Propos recueillis par Violette SAUVAGE, à Redeyef

Sur le même sujet, dans MEDINAPART : Le bassin minier au bord de l’explosion /

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